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Combattez l’injustice du passé

Dot’s Home s’attaque à la discrimination au logement.

Dot Hawkins n’est pas une superhéroïne, mais dans Dot’s Home, le jeu d’aventure primé par l’App Store, elle possède un pouvoir hors du commun : elle peut voyager dans le passé pour changer l’avenir de sa famille.

Dans le rôle de Dot, vous utilisez une clé mystérieuse pour ouvrir un portail temporel dans la maison de votre grand-mère à Détroit. Vous remontez le temps jusqu’à l’époque où vos grands-parents étaient de jeunes adultes confrontés à un choix difficile : devaient-ils signer un contrat abusif pour réaliser leur rêve de devenir propriétaires ?

Discutez avec les membres de votre famille pour qu’ils vous révèlent les injustices qu’ils ont subies pour se loger, puis aidez-les à réexaminer certains moments de leur vie.

La décision est délicate, et c’est à vous de les aider en choisissant une réponse.

Si vous leur conseillez d’ignorer l’offre, ils risquent de perdre leur droit à la propriété à vie ; si vous leur dites d’accepter, ils risquent de s’endetter à vie. Le jeu se souvient de vos actions, qui mènent finalement la famille de Dot à une situation différente, tant sur le plan matériel qu’émotionnel.

Qui aurait cru que la discrimination au logement ferait l’objet d’un jeu vidéo ? Pour la coproductrice Christina Rosales, un monde qui offre aux joueuses et joueurs un nombre limité d’options reflète parfaitement la vie de multiples victimes de marginalisation aux États-Unis.

En tant que directrice de la justice foncière et du logement au sein de l’association PowerSwitch Action, Christina Rosales a pu observer de près les effets de la privation systémique des droits à la propriété.

« Lorsqu’on entre dans le système de logement américain, on n’a pas beaucoup de choix », explique Christina. « On loue ou on achète. On paie son entreprise propriétaire ou on paie sa banque. En tant que société, on n’a pas choisi ces options, mais on ne peut pas vraiment y échapper. Et ça ressemble beaucoup à un jeu vidéo. »

En réalité, Dot’s Home ressemble beaucoup à la vie de Renee Willis, dont l’histoire familiale a en partie inspiré le jeu.

Concept art de Carlos, le neveu de Dot.

Aujourd’hui vice-présidente senior de la National Low Income Housing Coalition, Renee a passé les étés de son enfance dans la campagne de Virginie, où ses grands-parents lui racontaient leur travail de métayers et le péril financier que représentait une seule mauvaise récolte pour la famille.

« Ils ne pouvaient rien construire », se souvient-elle. « Beaucoup de personnes noires ont une histoire familiale très similaire. »

Dot’s Home n’hésite pas à examiner les fondements des pratiques injustes liées au logement. Par exemple, une scène montre comment des promoteurs véreux exploitent les craintes racistes des vendeurs pour faire baisser le prix des maisons, trompent les acheteurs en proposant des contrats abusifs.

« J’ai demandé à mes enfants : “Quels sont les jeux auxquels vous aimez jouer et pourquoi ?” », raconte Renee Willis. « On savait que notre cible était les jeunes, et on voulait que les enfants, et les personnes de couleur, se reconnaissent dans ce jeu. »

Christina et Renee ont constitué une équipe grâce à leur affiliation au Rise-Home Stories Project, un collectif d’artistes et d’activistes qui aborde les questions de justice sociale dans des livres pour enfants, des web-séries animées et d’autres médias. Mais l’accession à la propriété leur paraissait trop complexe pour tenir dans un récit traditionnel. Elles ont donc fait appel à Evan Narcisse, auteur de la bande dessinée Rise of the Black Panther avec Ta-Nehisi Coates, pour rédiger une histoire interactive.

« On avait en tête l’objectif d’enseigner au public l’histoire de ces pratiques et de ces expériences », explique Evan. « Mais on ne voulait pas que les joueuses et joueurs aient l’impression de manger leurs légumes. »

Evan, qui a écrit sur les jeux vidéo pour The New York Times et The Atlantic, avait lui-même connu l’angoisse du logement.

L’aventure de Dot dans le temps l’emmène dans des endroits inattendus, comme dans le centre œcuménique du quartier.

« Mes parents étaient immigrés et ma mère nous a élevés, moi et mes frères et sœurs, toute seule », explique-t-il. « Cette précarité me privait du luxe de ne pas savoir où en était notre famille sur le plan financier. Et, en tant qu’adulte, je me suis retrouvé sur le fil du rasoir : “Hé, je ne peux pas payer mon loyer. Quels sont les recours possibles ?” »

Weathered Sweater, un studio de développement indépendant détenu par des personnes noires dans le Vermont, a été chargé de concevoir les éléments interactifs du jeu. Chaque choix de Dot se répercute sur les années à venir et change le destin de la famille.

« On appelle nos fins la “bonne” fin, la “mauvaise” fin et la fin “neutre” », commente Ryan Huggins, fondateur de Weathered Sweater. « Mais aucune n’est censée être objectivement bonne ou mauvaise. Le but est plutôt de voir comment les décisions qu’on prend changent l’avenir de notre famille. »

Avant d’écrire Dot’s Home, Evan Narcisse a travaillé sur des jeux comme Marvel’s Spider-Man: Miles Morales et War for Wakanda.

Pour ce qui est de l’authenticité du jeu, l’équipe s’est largement appuyée sur sa propre expérience et son instinct.

« Il a été élaboré et critiqué par une équipe de personnes PANDC », précise Ryan. « Si le jeu nous parlait, on s’est dit qu’il allait parler à des gens comme nous. »

Tout comme l’histoire elle-même, la réaction du public a été sincère et, parfois, personnelle.

« Les commentaires qui m’ont le plus touché sont ceux des gens qui disent : “Ma famille a vécu des choses comme ça” », confie Evan. « Il y en a aussi qui ne connaissaient pas cette réalité historique, alors c’est vraiment gratifiant d’élargir leurs horizons. »